Précis

Sur la base d'archives et de témoignages souvent « à vif », cet article entend constituer les émotions exprimées par les acteurs de mai–juin 68 en France en objet d'étude à part entière. En restituant par le bas l'expérience sensible du politique durant l'événement, il cherche à montrer que les affects sont étroitement liés aux propriétés de la dynamique de crise en même temps qu'ils participent à sa structuration. Joie du possible entrouvert, imputation de la peur à l'adversaire, colère mobilisatrice, haines croisées : les émotions sont parties prenantes du protagonisme qui s'empare d'individus découvrant la possibilité d'influer sur le cours de l'histoire, et de l'antagonisme qui façonne la conflictualité des camps en présence. L'article souligne ainsi l'intérêt croisé du prisme émotionnel dans l'étude des conjonctures critiques et des conjonctures critiques dans l'appréhension des émotions par les sciences sociales.

Relying on archives and testimonies, this article focuses on the emotions expressed by participants in the May–June 1968 events in France and treats those emotions as an object of inquiry in their own right. By exploring the emotional experience of politics from below, this essay demonstrates that emotions helped establish the crisis atmosphere of May ’68 and shaped its unfolding dynamic. From joy aroused by the opening of a wide field of possibilities to propulsive anger, mutual hatred, and fear, emotions were at the core of the “protagonism” of people discovering their capacity to influence the course of history and of the antagonisms among political stakeholders. Thus the article emphasizes both the benefits of analyzing moments of crisis through the prism of emotions and the significance of crises for the study of emotions in the social sciences.

Lorsqu'il explorait le sens des « événements » de mai–juin 1968 en France, Pierre Bourdieu y décelait d'abord le bonheur d'avoir bousculé l'ordre des choses et des places, d'avoir remis en cause « tout ce qui est admis comme allant de soi », et d'avoir généré, le temps d'un printemps, une « extraordinaire expérimentation sociale », en laquelle il voyait « la vérité du rire de Mai »1. Emotion politique s'il en est, cette joie est inséparable des possibles soudain ouverts et des futurs alternatifs un temps entrevus. Elle n'est bien sûr pas la seule en jeu. Elle fait ainsi écho à la peur qu'ont un temps éprouvée les gouvernants et les dominants face au grand ébranlement que représente « Mai », et aux haines réciproques qui forment, à leur tour, l'une des trames affectives de l'événement : empreinte de colère, la haine surgit chez les manifestants face à la répression policière et, « de l'autre côté », elle s'impose dans l'opposition virulente à la contestation. Indéniablement, les émotions constituent une matrice de l'événement.

Sensibilités et événements critiques

Pourtant, les émotions exprimées en mai–juin 1968 n'ont pas été constituées comme un objet à part entière par les sciences sociales. Il faut sans doute y voir l'effet de leur disqualification durant les événements eux-mêmes et, sans qu'il y ait là de paradoxe, dans des rangs et des « camps » opposés. D'un côté, la dimension affective de l'engagement n'a pas bonne presse parmi les activistes les plus frottés de théorie révolutionnaire, pour qui en faire état reviendrait à dépolitiser les enjeux de la contestation. De l'autre, et comme pour leur donner raison, de virulents opposants au mouvement critique, tel Raymond Aron, s'appuient sur la charge émotive jugée irrationnelle de la protestation pour dénigrer l'événement et, in fine, lui enlever sa teneur et sa profondeur politiques. On comprend dans ces conditions qu'il ait été difficile pour les sciences sociales de proposer des analyses centrées sur les émotions, d'autant plus que mai–juin 68 demeure un épisode historique encore très polarisé dans la mémoire politique française : elles risquaient de s'exposer à un procès pour parti pris ou pour défaut de distanciation.

Mais le discrédit qui entoure les émotions est plus profond et lointain. Les sciences sociales en général et l'histoire en particulier se sont longtemps méfiées des émotions, difficiles à objectiver et jugées tour à tour fuyantes, insaisissables et au fond anhistoriques2. Il y avait là une façon de reconduire l'opposition entre raison et émotion, très occidentale dans le tranchant de son partage depuis Zénon et Platon : le premier fustigeait les « mouvements de l'âme déraisonnables et contre-nature », le second les poètes bousculant par leur chant la sérénité de la cité. Le clivage a persisté dans le discours des élites : « émotions » et « émeutes » se sont longtemps confondues, disqualifiées comme plébéiennes chez des notables inquiets de la colère populaire. La dichotomie s'est encore durcie à la tombée du dix-neuvième siècle : la « psychologie des foules » selon Gustave Le Bon associait les émotions à la manipulation et les reléguait au rang d'inconscient collectif sans contrôle ni discernement.

Pour autant, le silence qui pèse sur les affects dans la littérature historique et sociologique consacrée à 1968 est étonnant dans la mesure où cet ancien paradigme a considérablement changé : les émotions ne sont plus opposées à la raison. On le sait désormais : les facultés émotionnelles non seulement font partie intégrante de l'individu rationnel, mais encore elles constituent un fondement de sa raison même. En suivant ce paradigme cognitif, George Marcus a pu parler d'une « intelligence émotionnelle » : l'émotion est, elle aussi, une faculté de juger3. Partant, l'exploration des émotions en jeu en mai–juin 1968 n'est pas une façon de dépolitiser l'événement, tant l'expérience affective est en soi une manière essentielle—et nécessaire—de s'y engager. Les émotions ne sont donc ni l'envers de la raison, ni l'envers du social et du politique.

A cet égard, il est intéressant de mobiliser les réflexions de l'économiste et philosophe Frédéric Lordon. « Les affects sont la matière même du social, et plus particulièrement ils sont l'étoffe de la politique », rappelle-t-il, dans le sillage de Baruch Spinoza ; car la politique est un art de produire des effets—un art d'affecter. S'il est des idées agissantes, c'est bien parce qu'elles sont affectantes ; elles se dotent de puissance du fait des affects qui les accompagnent ; sans la capacité d'affecter, elles seraient sans force et au fond sans conséquences. Les « passions séditieuses » ou contestataires portent en elles un « devenir perpendiculaire » et tranchent avec le temps courant de la résignation4. En prenant cette expérience sensible à bras le corps—et de corps il est forcément question avec les émotions—les sciences sociales ne cessent pas pour autant d'être sociales. La prise en compte du registre affectif ne saurait en effet conduire à une psychologisation. L'individu est un « pli singulier du social » : si une idée « touche » ou « fait mouche », c'est parce qu'elle est associée à des affects qui relèvent certes de sa complexion particulière—son ingenium, écrit Lordon—mais celle-ci s'enracine dans les structures sociales comme dans les socialisations et expériences sociales multiples de l'individu5. La part sociale des affects se mesure également à l'existence de « régimes émotionnels », c'est-à-dire de styles d'émotions communs à des groupes sociaux à une époque donnée, comme l'écrit William Reddy. Certes, ces régimes sont traversés de pratiques et d'écarts propres à des sous-groupes voire à des individus—un groupe social ne marche jamais « comme un seul homme » et l'expression des émotions est toujours une « navigation » entre différents pôles, une adaptation aux attentes et aux règles en même temps qu'une distance à leur égard et un jeu avec elles. Néanmoins, la conduite effective d'un individu n'est jamais purement idiosyncrasique : les régimes émotionnels se structurent autour d'idéaux et de normes qu'il faut bien nommer collectifs parce qu'ils sont associés à une histoire, une condition ou une expérience partagée. Aussi l'étude des affects appartient-elle aux sciences sociales. A la science politique également, car un « régime collectif d'affects », écrivent Lordon et le philosophe Yves Citton, renvoie à une dynamique affective, à un processus de composition des émotions qui est en soi un travail politique puisqu'il est à l'origine d'une puissance d'agir6.

Cette puissance d'agir pourrait renvoyer à la « capacité d'agir », ou agency, comme faculté d'interprétation, de critique et de négociation, capacité cognitive et pratique mobilisée en situation. Les champs disciplinaires qui se sont emparés de cette notion sont très divers—des subaltern studies aux gender studies, en passant par l'histoire du mouvement ouvrier, l'anthropologie de la domination et les cultural studies. Ses acceptions sont par conséquent elles-mêmes plurielles, selon le degré de marge de manœuvre qu'elle reconnaît aux dominés, selon qu'on en traque les manifestations dans les discours ou dans les pratiques, selon les contextes où on la met en œuvre—de la tyrannie ouverte aux interstices de la domination—selon, enfin, ce qu'elle qualifie, des micro-résistances à la rébellion ouverte. Tendanciellement cependant, elle fait l'objet d'usages plutôt microsociologiques et micro-historiques centrés sur l'agent individuel ou sur des collectifs restreints, auxquels on reconnaît, précisément, une agency. Aussi nous a-t-il paru plus pertinent de travailler ici avec une notion tenant compte de la situation particulière qu'offre un événement critique ou révolutionnaire : celle de protagonisme. Le concept en a été forgé par l'historien Haim Burstin dans le cadre d'une anthropologie politique attentive aux pratiques et aux comportements des « révolutionnaires “ en action ” ». Elle permet d'appréhender comment, dans et par l'événement, des individus ordinaires « prennent conscience d'être les agents potentiels de leur propre histoire », autrement dit comment ils deviennent de « nouveaux sujets politiques ». Inséparable de la découverte in situ et in actu d'une « capacité d'initiative politique » et de « l'expérience personnelle de l'histoire en acte », elle rend compte de l'attraction vers la vie publique et vers l'engagement d'individus ordinaires souvent sans politisation préalable—ceux qui, précisément, font le nombre au-delà des seuls activistes et militants. Elle suggère enfin que ces mécanismes doivent être observés au niveau des « attitudes qui s'imposent au sein d'un événement », et qu'ils entremêlent des dimensions tout à la fois publiques et privées, politiques et émotionnelles7.

Burstin a proposé le concept de « protagonisme » en analysant la participation politique et l'intervention populaire dans la France révolutionnaire de 1789–94. Et de fait, c'est notamment à propos de la Révolution française que les dimensions émotionnelles de l'agir sont revenues au cœur du questionnaire. Moment d'exacerbation des affects, le phénomène révolutionnaire sembla longtemps le théâtre d'une contradiction entre la confiance dans les pouvoirs de la Raison et la libération d'affects irrationnels. Or les émotions, jusqu'aux plus excessives comme celles que propageaient les rumeurs et qui débouchèrent sur des débordements sanglants, apparaissent inscrites dans des rationalités pratiques dès lors qu'elles sont saisies par une analyse processuelle et rapportées à l'état conjoncturel des équilibres et déséquilibres politiques, à la dialectique de la confiance et de la défiance, aux tensions incessantes entre investissements de stabilité et mécanismes de déstabilisation8.

S'il est particulièrement activé durant et par l'événement lui-même, le registre émotionnel est également au principe de valeurs, de concepts, de visions du monde et d'attitudes qui ont préalablement rendu possible la rupture révolutionnaire, tels le sentiment de l'égalité et le « désinvestissement symbolique et affectif de l'autorité »9. Cette perspective a le mérite de ne pas rabattre les raisons d'agir qui président aux événements critiques sur les seuls intérêts ni sur les seules idées et idéologies, mais d'intégrer les transformations qui affectent les sensibilités. La critique de l'autorité et la mise en cause de l'ordre établi en mai–juin 1968 sont difficilement pensables sans l'existence préalable d'une « crise de sensibilité » et d'une « sensibilité de crise ». Liées aux mutations de l'ordre scolaire et à la crise des rapports d'autorité qui déstabilise la plupart des instances de socialisation depuis les années 1950, elles ont contribué à forger des « vocations d'hétérodoxie », restées souterraines avant que l'événement amène au discours (au sens, à la signification politique) ce qui auparavant restait tapi dans le corps—dans les sensibilités10. En cela, la prise en compte du soubassement émotionnel de la politisation radicale renouvelle l'appréhension des conditions de possibilité qui président aux événements critiques. Mais la vertu propre de l'événement, parce qu'il politise ce qui jusqu'alors était le plus souvent vécu dans le for intérieur, parce qu'il amène à l'expression ce qui était largement inexprimé, et parce qu'il révèle au grand jour l'ampleur de la fracture qui travaillait souterrainement la société, est de susciter des archives et de permettre l'enquête historique. Les émotions s'éprouvent dans le corps et sont par conséquent difficilement observables. Mais elles se disent aussi, parfois, dans le langage et deviennent alors passibles d'une description. Les situations dans lesquelles cette venue au langage est massive, comme les événements révolutionnaires, constituent des observatoires privilégiés pour les sciences sociales. Ces situations font qui plus est apparaître les émotions dans la puissance de leur étymologie : ce qui meut, ce qui fait (se) mouvoir, ce qui est donc en lien avec l'agir autant sinon plus qu'avec le pâtir. Elles remettent également au jour ce que l'émotion, jadis, voulait dire, et renouent avec son sens premier : « disposition dans le peuple à se soulever »11.

Tout le paradoxe tient alors au fait que l'émotion entendue comme disposition rendant possible l'événement ne devient véritablement motrice du soulèvement qu'à la faveur de l'événement : une disposition est là, mais elle ne s'active que parce que l'événement l'active. Aussi est-il fondamental d'analyser le rôle singulier de l'événement lui-même. Celui-ci est un processus qui fait fonds sur une économie émotionnelle spécifique et qui la transforme en retour en énergie motrice, plongeant les acteurs dans un « devenir », une subjectivation révolutionnaire12. Il lève en quelque sorte une hypothèque, celle des attachements à la « vie normale ». L'analyse de l'expérience subversive dévoile les mécanismes par lesquels les individus dépassent les diverses formes d'attachement à l'existant et se propulsent dans la politique agonistique propre à l'événement critique. Beaucoup découvrent alors que ce qu'ils et elles ressentaient revêt désormais un sens politique, dicible, collectif et tourné vers l'action. Comme le dit après coup Suzanne, militante dans le comité d'action du troisième arrondissement de Paris : « c'était les autres qui énonçaient les idées, mais en fait elles étaient en moi sans que je le sache »13. Cette découverte requalifie politiquement le sentiment intime de l'insupportable et le transforme en expression collective de l'inacceptable.

Ainsi, l'événement 1968 est pétri d'expériences sensibles et affectives, où les émotions jouent un rôle important. Le propos de cet article est de les placer au cœur de l'analyse. Il entend moins faire une histoire exhaustive des émotions en 1968 que relire l'événement au prisme de son expérience sensible. Il s'agit de montrer que, bien loin d'être un en-deçà du politique, les émotions constituent un ressort décisif de la dynamique de crise. En effet, elles sont un moteur du protagonisme : la « joie du possible » et la « colère » représentent une « énergie propulsive » qui pousse à l'engagement et façonne des solidarités. Elles structurent également l'antagonisme : celui-ci ne se résume pas au conflit idéologique ni à l'opposition des intérêts, mais s'organise aussi autour de « peurs », de « haines » et de « répulsions » réciproques. La conflictualité est au plein sens du terme un dissensus, c'est-à-dire à la fois un affrontement de visions du monde et un choc de sensibilités. Par rapport aux travaux évoquant les émotions en mai–juin 1968, cet article opère un triple écart. Si les émotions émaillent certains témoignages rétrospectifs d'acteurs comme certaines enquêtes d'histoire orale, elles n'y sont pas constituées en objet central, ce qui est au contraire l'enjeu ici. Qui plus est, elles y sont saisies après coup, avec tous les problèmes qu'engendrent les remises en ordre mémorielles, qu'elles soient individuelles ou collectives ; à l'inverse, cette enquête, fondée sur des sources neuves et pour la plupart encore inexplorées, les captent sur le vif, au moment où elles s'expriment et se répondent. Ce faisant, l'article ne les réduit pas à un simple statut expressif—l'expression d'un « vécu intérieur »—mais montre qu'elles sont parties prenantes des coups et échanges de coups qui fabriquent la dynamique de la crise, qu'elles sont, autrement dit, des forces sociales agissantes.

Joie du possible

Le sentiment de pouvoir peser sur le cours de l'histoire est un affect puissant qui pousse à se mobiliser, à agir, à prendre des rôles et occuper des fonctions. Il agit comme un facteur déterminant de protagonisme : des hommes et des femmes « sans qualité », obscurs et anonymes, sans passé militant, parfois sans expérience de la politique active, deviennent des protagonistes de la destinée collective. C'est même là que la politique commence véritablement selon le philosophe Jacques Rancière : lorsque l'ancien « partage du sensible », qui distribuait les places et les rôles, affectant les uns aux tâches productives et les autres aux responsabilités dans la cité, est bouleversé, transgressé au point que celles et ceux à qui n'était reconnu aucun titre à intervenir directement sur la scène du commun, s'en arrogent soudain le droit14. La critique de l'autorité, des hiérarchies, de la division du travail, de la délégation, de la séparation, de l'aliénation en mai–juin 1968, qui s'exprime dans les comités d'action, les assemblées générales et les multiples débats agitant les institutions occupées, est inséparable de ce sentiment que la politique est l'affaire de tous. C'est très exactement ce qui a été perçu par le philosophe Michel de Certeau. Affirmant qu'on a pris la parole en 1968 comme on avait pris la Bastille en 1789, il souligne la manière dont le protagonisme brise la « barrière des spécialités » et révèle « une marge » au bord des cadres et des institutions : « la place d'un soupçon qui retire les représentés de leurs représentations et ouvre l'espace d'un recul »15. Un soupçon se fait jour à l'endroit des représentations habituelles, à commencer par la représentation politique, qui légitiment la dépossession des citoyens ; un recul se dessine, telle une soustraction de la division du travail politique, un retrait où commence la réappropriation profane de la scène commune.

Cette remise en cause de la division sociale du travail n'est pas que discursive, mais directement pratique. La circulation des places et des rôles, l'ouverture à l'altérité sociale, les « métissages sociaux » et les « rencontres improbables » entre paysans, ouvriers et étudiants, l'abolition des droits d'entrée à la participation politique ainsi que le sentiment d'ébaucher une autre organisation sociale génèrent des affects très puissants, suscités par le protagonisme et l'alimentant en retour16. Ce qu'on en retient le plus souvent, ce sont l'enthousiasme et la joie, la certitude de vivre un temps ouvert, un moment révolutionnaire au moins au sens où de l'inédit surgit et où le temps est en suspens. Paradoxalement, cette joie si évidente et si puissante, celle qui demeure si vive dans le souvenir des acteurs, est celle des émotions qui se laisse le moins saisir dans les archives. Elle se voit davantage qu'elle ne se dit : on regarde l'allégresse des visages sur les photographies, sur les écrans quand s'y projettent les films/fragments vivants de l'événement. Mais sur le moment, on l'écrit peu. C'est la poésie qui l'exprime peut-être le mieux, et ce d'autant plus que la reconnaissance des capacités créatrices de chacun est au cœur de nombre de revendications et que s'inventent, sur les murs des villes, une écriture nouvelle et de nouveaux poètes, les « poètes anonymes », les « inscrivains »17. Un poème anonyme rédigé en mai dépeint un feu de joie : le feu revient souvent pour décrire cette flamme d'un printemps. Ici, il y a lieu de

Nourrir de feu
Du moindre de mes os
Du collier de mes plaies
De mes rêves en sang
Se jeter tout entier
Dans cette joie nouvelle
Et faire de mon corps même
Une Barricade

Un autre poème invite à

Laisser le rire
Envahir
La prairie18.

L'auteur(e) lui donne pour titre « Rigodon », d'un mot qui semble dire : « dansons ». Cette jubilation s'entend également. Le 6 mai à la Sorbonne, les sept étudiants convoqués au conseil de discipline entonnent joyeusement une « Internationale » ; ils sourient, et leur sourire est un défi19. Lorsqu'un ouvrier de Flins raconte les débrayages qui un à un font progresser la grève, il décrit ce qu'il ressent d'abord avec son corps, comme s'il pouvait sortir de lui-même : « quand je vais dans une entreprise, une petite entreprise, qui n'ont pas de syndicat et qui demandent notre aide, qu'on les fait débrayer, pis qu'on voit que les gars s'organisent, qu'ils ont la foi, qu'ils mettent tout en œuvre, qu'ils créent un syndicat, un comité de grève, ben je t'assure, j'ai le cœur qui déborde de joie, je chanterais, je laisserais éclater, je ferais n'importe quoi, j'explose moi »20. Telle pourrait être l'incarnation même de l'insubordination21.

La joie se laisse mal consigner dans des tracts ou des comptes rendus d'assemblées. L'allégresse est d'abord celle des décloisonnements : c'est « la joie (ou le sérieux ?) de compartimentations brisées et de camaraderies imprévisibles »22. Ils sont précisément décrits dans un texte rédigé à la faculté de Nanterre le 11 juin, sur le mode tant du constat que du souhait : « Ce que le mouvement veut détruire, c'est la séparation de la culture et de l'expérience sociale (la division entre le travail intellectuel et le travail manuel) ; c'est encore la séparation entre la décision et la pratique (la division entre dirigeants et exécutants) ; c'est enfin la diffamation et la récupération de la force créatrice ». Et c'est bien pourquoi la joie vient par « la liberté de parler à égalité, la ridiculisation de la hiérarchie, le courage de mettre toutes les questions au milieu, la destruction de la solitude forcée, la rencontre et l'initiative »23. Cette parole, les travailleurs de Rhône-Poulenc à Vitry en expriment le bonheur et la fierté, avec une fois encore le sentiment que rien ne sera plus comme avant : « Alors que l'on nous avait toujours refusé la parole, nous l'avons prise, nous avons appris à parler et cela est irréversible »24. Dans le film Classe de lutte réalisé par le groupe Medvedkine, on voit la jeune employée Suzanne Zedet prendre pour la première fois la parole en public, devant les portes de son entreprise, l'usine de montres Yema à Besançon, face aux salariés mais aussi face aux cadres et au patron ; peu à peu, elle abandonne le papier qu'elle lisait pour improviser ; peu à peu, elle s'empare des mots pour se les réapproprier—et pour gagner, puisque la grève continue25. L'enjeu est d'envisager une autre vie que l'inscription rivée à la société de consommation, de façonner son propre destin, et non pas seulement d'obtenir des avantages matériels même s'ils sont importants. A Renault Billancourt, à la fin du mois de juin, la Confédération française démocratique du travail (CFDT) le traduit dans les termes de l'irrévocable : « Chacun a pris conscience que les jours de lutte que nous venons de connaître, face à une Direction rétrograde et à un Gouvernement réactionnaire, font qu'il ne pourra plus en être d'aujourd'hui comme d'hier. La prise de conscience collective de ces travailleurs a été telle au cours de cette extraordinaire période d'action, qu'ils ne peuvent se satisfaire de simples améliorations des conditions matérielles de vie et qu'ils ne peuvent se résoudre à croire que c'est terminé »26. On retrouve comme mis en œuvre ici les fondements éthiques et affectifs de l'engagement décrits par Axel Honneth à propos de la « lutte pour la reconnaissance » : dans cette lutte il n'en va pas seulement, loin de là, d'une concurrence pour les moyens d'existence, d'une opposition d'intérêts ; mais de sentiments moraux de justice, de dignité et d'intégrité—individuelles et collectives27.

La joie jaillit donc à imaginer et à façonner une autre société, comme on le fait dans les comités de quartier surgis sans qu'il y ait toujours de politisation préalable. C'est le cas par exemple du comité de la rue Raymond-Losserand à Paris dans le quatorzième arrondissement—et dont les archives, pourtant abondantes, n'ont jamais été étudiées. Figures du protagonisme, des voisins s'y réunissent et décident de passer au scalpel tout ce qui forge une société, dans ses maux comme ses idéaux : l'éducation, l'argent, les syndicats ou l'égalité. Ces femmes et ces hommes se prennent à rêver mais—sans paradoxe—avec lucidité : « Quand vous lancez des idées vraiment opposées à ce qui est généralement admis, vous pouvez vous attendre à vous faire traiter de doux rêveur. Un an après, vous rencontrez à nouveau celui qui s'était moqué de vous et vous êtes étonné de constater qu'il a réfléchi, qu'il commence sérieusement à se poser des questions. Au total, le renouvellement profond de notre société n'est pas si utopique qu'on pourrait le croire »28. Dans cette imagination d'un futur auquel aspirer, mais aussi dans la façon d'assumer la joie qui lui est associée, le comité qui va sans doute le plus loin se réunit au centre Censier de la Sorbonne. Il s'intitule, significativement, « Nous sommes en marche », par une volonté de préserver à l'événement son allure de mouvement et de ne pas le figer. Entre marxisme et situationnisme, mais à l'écart des groupes organisés, ses membres imaginent une société libérée de l'économie concurrentielle et le cortège de ce qui en découlerait : la suppression de la publicité, la conscience de la différence entre beauté et séduction, la création d'une autre esthétique, notamment industrielle, le contrôle sur l'information dans la mesure où les producteurs en seraient désormais les responsables et les consommateurs, les critiques avisés. Il s'agit aussi de refuser « la violence du “ bonheur ” faite à tout le monde », bonheur qui passe par la consommation de toujours plus d'objets et donc « bonheur scandaleux des heures supplémentaires, du marchandage de notre force de travail, de notre force vitale, échangés contre quelques hochets en noir et en couleur »29. A l'esthétique capitaliste, qui suscite et attise des affects de résignation sinon d'adhésion, s'opposent ici les affects joyeux propres au processus révolutionnaire—la réappropriation de la vie, individuelle et collective, l'affranchissement de la servitude hiérarchique, la restauration d'un temps pour soi et pour l'engagement politique30.

La colère comme « énergie propulsive » et comme fabrique de solidarités

Cette joie du possible est l'un des facteurs les plus puissants du protagonisme. Elle ne saurait cependant résumer à elle seule les régimes émotionnels de mai–juin 68. Et ce d'autant moins que les émotions manifestantes ne s'inscrivent pas dans un espace irénique, mais dans une structure de jeu agonistique. Laissée de côté par l'interprétation culturelle des événements qui longtemps domina la recherche, la conflictualité constitue une matrice mobilisatrice puissante. Conflictualité qui n'est pas seulement affrontement d'idées, de projets, de visions du monde, mais aussi affrontement émotionnel et physique. Ainsi, le rapport à la violence n'est pas que théorique. Il se révèle comme un rapport physique au pouvoir et à la politique.

Interrogés pendant les événements sur les motivations les poussant à l'engagement, d'aucuns ont pu porter témoignage de cet engrenage qui politise par une impulsion émotionnelle. François L., un élève de classes préparatoires au lycée Henri-IV à Paris, évoque cette évidence proprement corporelle : « lorsque l'on se retrouve sur les barricades et que l'on voit s'avancer les CRS [Compagnies républicaines de sécurité], on les voit cogner sur les camarades, le réflexe sentimental est de faire comme les autres, de prendre son pavé et de le lancer. Effectivement, alors je me suis senti pris dans une situation étrange. Je reconnaissais que dans le cadre actuel, seule la violence pouvait faire quelque chose ». Julien G., 27 ans, diplômé de sciences politiques et étudiant en quatrième année de droit, explicite cette tension qui conduit au politique par une réaction solidaire jugée élémentaire. Tandis que, resté chez lui, il suit le déroulement d'une manifestation à la radio, il a la curiosité de sortir et d'en être spectateur plus direct quoique passif. Mais très vite, cette passivité lui devient impossible, matériellement et moralement intolérable : « Et là, d'abord le fait de voir le mur bleu et gris des policiers m'a révolté, cette espèce de muraille qui avançait vers nous [ . . . ] et j'ai eu envie de lancer aussi mon pavé ». Puis vient le temps de la réflexion sur cette expérience qui passe alors par le corps : « Quand on est dans la rue, en face de la police, et à côté de camarades, la réaction de violence, elle est au niveau de la peau. On ne pense pas à ce qu'il y a derrière. Là, simplement, on est solidaires ». Enfin la violence s'assume comme le lieu même du politique, à la manière d'une certitude qui est avant tout physique : « Je n'ai pas trouvé le lieu où avoir un niveau intellectuel, un niveau de conception, et le seul endroit possible, au fond, c'étaient les barricades. Et alors là, je n'avais pas de questions à me poser ; j'y allais au niveau physiologique, même »31. Y aller : c'est un élan, un emportement face aux interventions policières qui rompt le cours de l'ordinaire.

Si le temps paraît sortir de ses gonds, c'est que la répression est jugée comme une déraison. Et dès lors, elle peut créer ce que Burstin a nommé une « énergie propulsive »32. On le voit aux reportages filmant en direct les affrontements du 3 mai à Paris. Des hommes et des femmes hurlent aux policiers en train de matraquer étudiants et passants : « Mais arrêtez, arrêtez espèces de brutes. Mais vous êtes fous non ? » Une autre voix s'élève pour s'exclamer : « Ils viennent de Charonne et ils vont recommencer »33. Charonne : le traumatisme est encore vif et cette mémoire du « massacre d'Etat », perpétré six ans auparavant durant une manifestation contre l'Organisation armée secrète (OAS) et la guerre d'Algérie, se traduit presque physiquement, surtout lorsque les manifestants sont à leur tour massés aux abords des bouches de métro34. L'immense indignation se décline dans le vocabulaire du ravage et du carnage. A Strasbourg, dès le 11 mai, soit le lendemain de la « première nuit des barricades », un tract appelle la population à se mobiliser, dans un cri : « Les forces de police ont provoqué cette nuit à Paris une véritable boucherie »35. Le communiqué signé par l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), l'Union des Grandes Ecoles (UGE), le Syndicat national de l'enseignement supérieur (SNESup), la Confédération générale du travail (CGT), la CFDT et la Fédération de l'éducation nationale (FEN) le 12 mai parle d'une opinion « bouleversée par la répression policière sauvage qui s'est abattue sur les étudiants et les universitaires du Quartier Latin ». La formulation est elle-même performative en termes d'économie émotive : le communiqué tout à la fois constate et souhaite que l'opinion soit « bouleversée » et part de cette émotion pour l'alimenter36. Le président de l'Association générale des étudiants de Toulouse (AGET) Alain Alcouffe évoque « un véritable massacre », ajoutant : « Les CRS se vautrent dans le carnage »37. « Sauvagerie » est encore le mot qui revient chez des étudiants de Clermont-Ferrand. A Caen, les cheminots retraités CGT se déclarent « émus et indignés » ; ils n'hésitent pas à l'affirmer : « ces brutalités et atrocités leur rappellent les méthodes qu'ils ont subies » sous l'Occupation. Dans la petite ville vosgienne de Gérardmer, lorsqu'un cortège de manifestants passe le 28 mai devant la caserne de gendarmerie, elles et ils s'écrient : « flics assassins ». Un commissaire de police à Paris croit devoir le confier au directeur de la Police municipale : « la haine du flic s'est révélée partout »38.

Il y a de fait très tôt une lucidité et une forme de réflexivité quant à l'impact essentiel de la réaction émotionnelle. Lors de l'assemblée générale coordonnant les comités d'action en région parisienne, le 19 mai, les militants présents reconnaissent que « la mobilisation policière au Quartier Latin a fait autant pour le développement de la lutte que tous [leurs] tracts et meetings réunis. Elle a catalysé et permis d'organiser une colère accumulée au cours des mois et des années chez des milliers de jeunes, travailleurs, lycéens, étudiants ». « Haine de la police », « haine de la répression » constituent selon les protagonistes du mouvement l'ingrédient décisif de la politisation, ce qui les conduit à cette conclusion : « la force de l'appareil d'Etat gaulliste aura aussi été, à cette occasion, sa principale faiblesse »39. Lors de la deuxième nuit des barricades, entre le 24 et le 25 mai 1968, les formulations montent d'un cran dans le registre émotionnel. UNEF, UGE, SNESup, Comités d'action lycéens (CAL) et Mouvement du 22 mars mentionnent « l'atrocité des moyens » déployés par les forces de l'ordre. L'UNEF insiste aussi sur le fait que ces « atrocités policières » créent de l'irréversibilité : il ne peut plus être question désormais d'un retour au passé. Le statu quo est brisé et avec lui, finalement, le temps d'avant.

Cette temporalité cisaillant la linéarité familière est encore accélérée début juin avec la mort de Gilles Tautin près de Flins. L'intervention—et l'invasion—des CRS dans l'usine Renault le 10 juin au petit matin sont décrites par les ouvriers en grève comme un déchaînement de violence frénétique. Un jeune gréviste témoigne : « la première chose qu'ils ont faite, la rage aux dents, c'est d'arracher les drapeaux rouges » ; un autre confirme : « ils arrachaient tout » ; et un troisième : « c'était la vraie fureur ». Un vieil ouvrier interpelle les CRS dans ce qui ressemble à un cri de détresse : « vous venez avec des fusils, des matraques, nous sommes les mains vides »40. Ce jour-là, non loin de l'usine, les forces de police pourchassent les militants venus soutenir les grévistes. Parmi eux se trouve Tautin, lycéen et membre de l'Union des jeunesses communistes (marxistes-léninistes). D'après le témoignage de son camarade Jean Terrel, membre de la même organisation et ancien vice-président de l'UNEF, ce n'est pas la panique qui a poussé les jeunes gens, dont Tautin, à se jeter dans la Seine : « Nous avons été chargés aux cris de “ A l'eau ! Tous à la baille ! ” Les camarades trop lents sans doute à plonger ont été précipités dans l'eau à coups de crosse. De l'autre côté de la Seine, les flics nous attendaient crosse levée ». C'est à ce moment que Tautin s'est noyé. Immédiatement, le drame est politisé ; car aux yeux des militants, ce n'est évidemment pas un accident : « Notre camarade est mort assassiné par les flics de de Gaulle ». Sur des pancartes, des banderoles, au cours des jours qui suivent son décès, on peut lire : « Gilles, notre haine contre tes assassins, contre la victoire de ceux qui les ont armés est immense ». La mort du jeune homme attise l'engagement par l'immensité de la colère et la gravité du deuil. Cette colère politique se retrouve à Peugeot-Sochaux le lendemain, lorsqu'après avoir pénétré dans l'usine et matraqué le piquet de grève, les CRS se retrouvent à leur tour assaillis et tirent, tuant par balle un ouvrier, Pierre Beylot, tandis qu'un autre, Henri Blanchet, reçoit une grenade offensive en pleine tête et meurt le lendemain. L'émotion est telle dans les usines périphériques que de véritables combats ont lieu tout au long de l'après-midi et que les CRS sont finalement contraints de se replier. En référence au lion de Belfort devenu symbole de Peugeot, les ouvriers peignent sur l'usine en lettres gigantesques : « Le lion est mort »41.

Haines et répulsions croisées : La structuration émotionnelle de l'antagonisme

On l'a relevé avec la mort de Gilles Tautin, ces drames suscitent une haine, intense et politique, une haine explicite et assumée. Or, la haine n'a pas bonne presse dans les sociétés policées ; elle doit être refoulée, canalisée voire niée : la haine populaire est souvent jugée délétère. Et si les émotions en matière politique ont longtemps été disqualifiées par les élites, comme émanant le plus souvent de classes laborieuses qui peuvent être aussi dangereuses, la haine a fortiori constitue un interdit42.

Pourtant, les haines réciproques forment une des trames affectives de l'événement. Elles participent de la structuration de l'antagonisme et de la construction des camps en présence. Du côté de la contestation, cette détestation apparaît aux premières heures de la répression ; et ce d'autant plus qu'elle puise à la haine prêtée aux policiers. C'est ainsi par exemple que la section Sciences des Etudiants socialistes unifiés (ESU) condamne des méthodes « dignes du régime franquiste », en décrivant des « CRS, aveuglés par la haine des étudiants, des “ rouges ”, [et qui] matraquèrent pêle-mêle tous ceux qui se trouvaient sur leur passage, poursuivant même les manifestants dans les immeubles et les cafés »43. Mais on le voit, ce rejet virulent s'adresse d'abord au pouvoir et à ses représentants. Il s'alimente des invectives que les membres du gouvernement ne peuvent s'empêcher de lancer. Quand le ministre de l'Intérieur Christian Fouchet parle de la « pègre », le mot est tout à la fois commenté et réapproprié. Cette façon d'assumer le mot haineux et de retourner le stigmate en emblème—procédé de l'antiparastase—est pratiquée par un architecte manifestant et consignée dans un texte qu'il distribue à la criée : « Moi, Michel Ecochart architecte en chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux, me considère avec tous les camarades architectes présents à ce titre à la manifestation de l'UNEF comme rentrant dans la catégorie de “ PEGRE ” définie par Monsieur Fouchet, Ministre de l'Intérieur »44. De même, le Comité d'action étudiants-écrivains, animé notamment par Maurice Blanchot, Marguerite Duras, Dionys Mascolo et des membres du mouvement surréaliste, publie une tribune intitulée « Nous sommes la pègre ». Il « se déclare solidaire des jeunes gens en colère, “ enragés ” d'hier, “ blousons noirs ” d'aujourd'hui. Contre cette tentative de ségrégation à l'intérieur du mouvement, nous qui avons participé aux actions attribuées à une prétendue pègre, nous affirmons que nous sommes tous des émeutiers, que nous sommes tous la pègre »45.

Quant à la manifestation gaulliste du 30 mai, avec ses slogans eux aussi haineux—« Les cocos à Dachau » ou « au poteau » ou « chez Mao », « Le rouquin à Pékin », « Cohn-Bendit à Berlin »—elle suscite une hostilité viscérale46. Un poète anonyme diffuse à Paris un texte déversant la violence de ces sentiments forgés de haines en miroir :

Les égouts de Paris ont dégorgé tous les rats tricolores
quand le chef emboucha le clairon des bien-pensants
bien protégés
par les bien-matraquants et les bien-mitraillants
de l'Ordre sacré.
Tous les rats maquillés de croix de Lorraine ont vomi
leur sanie patriotique
« La France aux Français »
« Que surgissent, hérissées de fer et de feu, les frontières »
« Les Juifs à Dachau »
« Prions ensemble le dieu des bourgeois capitonnés de capitaux »
« Allons mes frères réanimer la flamme des ardeurs centenaires »
Ils crient : « Vive la France »,
mais ils pensent,
ces panses à fric,
« Que vivent nos gros sous ».
Inconnu de leur Arc des Triomphes sanguinaires,
dresse-toi,
dresse ta colère,
général ? non
jeune homme de bonne famille ? non
mais un pauvre gars du peuple,
usine ou terre fatigue, oppression,
dresse-toi,
petit gars à la gueule éclatée,
et jette
sur leur foule de rats puant la peur
la grande flamme rouge
de l'Internationale47.

Enfin les élections de juin suscitent une colère allant jusqu'au dégoût. Dans un tract, le Comité d'action du lycée Rodin à Paris présente ces élections comme « fascistes » : « les organisations révolutionnaires sont dissoutes ! Le gouvernement libère les terroristes de l'OAS ! Le pouvoir sème la répression dans les usines et dans la rue par sa police et ses commandos CDR ! »48 Les Comités de défense de la République (CDR) s'attirent souvent cette caractérisation politique, tout comme le Service d'action civique (SAC). Ce discours puise à la détestation mais tout aussi bien la nourrit. Là encore, l'effet de réciprocité est frappant. Par exemple, le CDR du dix-huitième arrondissement de Paris écrit : « Ce que les troupes nazies n'ont pas réussi, Monsieur Cohn-Bendit se promet de le faire. Il veut voir notre Nation à feu et à sang [. . .] Non au nazisme rouge de Cohn-Bendit ! Non au nazisme noir ! Tous derrière le Drapeau Tricolore ! »49 Les caractérisations politiques s'entrecroisent ainsi. On mesure combien le traumatisme du fascisme sert de repère dans les modalités de la disqualification : l'histoire et ses références dessinent un vivier qui lui-même façonne une configuration affective, imprégnée d'une hostilité agressive.

Les stratégies du discrédit peuvent déborder le registre politique pour s'arrimer à l'expression de la répulsion. Evidemment, celle-ci est elle-même politique, mais ses enjeux se camouflent derrière la formulation d'une aversion quasi physique. La répugnance se décline alors, au sein de l'opposition à la contestation, dans les tonalités du bestiaire, de la boue des bas-fonds ou de la pathologie. A la préfecture de police de Paris, la tournure « faune hantant le Quartier Latin » revient ; le 23 mai, le commissaire principal B., de la police municipale parisienne, évoque « un parfait échantillon de la fange qui fait toujours surface lors d'événements insurrectionnels »50. Ce policier rejoint dans sa métaphore les propos de Fouchet sur la pègre.

De son côté, Raymond Aron en fait part dans les articles qu'il rédige au fil des événements. Aron est d'ailleurs celui des commentateurs qui invoque le plus l'importance des émotions. Il admet la puissance des siennes et ne cherche pas à s'en cacher : « Chacun a vécu cette période avec ses émotions. Personne, à ma connaissance, n'est resté calme, lucide, au cours de ces deux semaines. En ce qui me concerne, j'ai vécu ces semaines aux Etats-Unis dans la souffrance et en France dans l'indignation. Mais dans une indignation qui dépasse toutes les indignations que j'ai éprouvées au cours de mon existence ». Raymond Aron n'emprunte pas de détours pour étriller une « irruption de barbares, inconscients de leur barbarie ». Mais il ne s'arrête évidemment pas à la seule description de ses propres émotions : il fait des affects la principale explication des événements. Il écrit : les « causes profondes appartiennent à l'ordre affectif, à l'ordre émotionnel. Au lieu de prendre au sérieux ce que les acteurs disent, il faut comprendre ce qu'ils ressentent. Les méthodes d'interprétation qui s'appliquent le mieux à la crise récente sont celles qui passent pour les plus médiocres ! La psychologie des foules de G. Lebon, ou l'interprétation par les résidus, chère à Pareto ». On est ici dans la reproduction non seulement de la vision élitiste des désordres sociaux, mais également de la vieille dichotomie entre raison et sentiments. Cette position se dit plus encore dans un passage étonnant sous la plume d'Aron : « Je rappellerai, après d'autres, les travaux des biologistes ; nous savons que les rats et beaucoup d'autres animaux, à partir d'une densité excessive dans un espace donné, manifestent tous les signes de dérèglement que nous rattachons, dans le règne humain, à la névrose. Les étudiants français, en particulier à Paris, souffrent d'une névrose de surpopulation ». Voilà que la « névrose » apparaît et avec elle l'effacement des sujets politiques derrière une supposée pathologie, l'enfouissement de leur capacité d'agir sous leurs instincts quasiment animaux—et anormaux51.

Est-ce le signe d'une haine ? D'aucuns le croient et le disent. Marc Kravetz, évoquant l'éditorialiste du Figaro, fustige « la haine contre-révolutionnaire de l'auteur et de ses abonnés ». C'est une haine encore, mêlée de joie cynique, que le jeune journaliste et ancien leader de l'UNEF perçoit dans le défilé de ceux qu'il nomme, comme beaucoup alors, les « Versaillais ». Si les protagonistes des barricades ont pu croire que la Commune n'était pas morte, selon l'expression resurgie tel un phénix au printemps 1968, ils se doivent de constater que ses adversaires de toujours sont, à compter de fin mai, sur le point de triompher : « A l'heure où les laquais savourent avec une joie toute versaillaise la victoire de la peur et de la haine, le découragement et l'amertume risquent de gagner les militants les plus actifs des journées de mai », note encore Kravetz après la démonstration de force que réussissent les partisans du régime avec la manifestation du 30 mai52. Pour beaucoup de commentateurs, c'est en effet le triomphe de la peur. A la Sorbonne, on décrit « le défilé aux Champs-Elysées des Versaillais » comme le fait d'une « meute apeurée »53.

La peur de l'autre

Le pouvoir aurait-il peur ? La répression disproportionnée n'en serait-elle pas l'indicateur le plus clair ? Du côté de la contestation, on le répète à l'envi, à l'image du Mouvement du 25 avril à Toulouse—inspiré du 22 mars nanterrois : « Le gouvernement [ . . . ] a peur, il répond par la violence et dévoile que sa “ douceur ” n'est qu'un calme apparent »54. En mettant en avant la peur ressentie par l'adversaire pourtant détenteur du monopole de la violence physique, en soulignant par conséquent sa fragilité, il s'agit d'accroître la force du camp protestataire. Insister sur la peur qu'éprouveraient les puissants, c'est inviter, de son côté, à « ne pas caner ». Il y a là un « dispositif de sensibilisation » destiné à rallier ceux que le rapport de force inquiéterait, à mobiliser les soutiens, à profiter de la faiblesse révélée de l'adversaire pour pousser au plus loin son « avantage », à montrer que la victoire est possible55. Après le 13 mai, le SNESup prévient : « Le pouvoir a peur, il sème inconsidérément un mouvement de panique dont il porte l'entière responsabilité ». Le dénoncer, c'est rassurer, faire taire l'inquiétude que pourrait représenter pour une partie de l'opinion l'extension de la grève et des occupations. A Nantes, l'UNEF analyse d'ailleurs la réouverture des universités comme le produit d'une autre peur : Georges Pompidou voudrait par cette concession diviser étudiants et travailleurs, et taire ainsi « la peur panique que lui procure l'unification des luttes ouvrières et universitaires »56. Dans le Nord, certains comités d'action regroupant ouvriers et étudiants estiment également que « le patronat et l'Etat sont frappés de stupeur » ; le capitalisme serait « affolé »57.

Que peut-on savoir de cette peur prêtée au pouvoir par ses adversaires contestataires ? Les archives de police peuvent ici et là en livrer quelques indices. Le 3 mai, le commandant des gardiens de la paix à Paris décrit au directeur général de la police municipale des manifestants faisant montre d'une « ténacité extraordinaire », obligeant sa compagnie au repli. Signe de l'inquiétude grandissante du côté des policiers, à dater du 8 mai tous les effectifs de la police parisienne doivent être porteurs du calot et du casque et tous les véhicules être équipés de grilles de protection. Le 13, le syndicat des gradés de la police nationale s'adresse au préfet Maurice Grimaud pour indiquer « l'insécurité des fonctionnaires » ; même si la peur ne se formule pas comme telle, elle s'inscrit en filigrane dans une requête : que soient supprimés les « points de service » isolés. Le 21 mai, les services préfectoraux au niveau national lancent une consigne sous forme d'alerte à tous les chefs des polices urbaines : les officiers de police sont « instamment invités » à ne faire effectuer de patrouilles à pied ou bicyclette que par groupes de deux gardiens au moins. La tension monte encore d'un cran dans leurs rangs après la mort du commissaire René Lacroix à Lyon, qui commandait les forces de l'ordre sur le pont Lafayette : il a été victime d'une crise cardiaque après qu'un camion chargé de pierres a été lancé par des manifestants. On perçoit à lire leurs rapports la vive inquiétude de policiers sous tension, évoquant leur fatigue et leur énervement. Ils apparaissent sans cesse sur le qui-vive. D'après un « blanc » (une note d'information anonyme) des Renseignements généraux (RG) le 10 juin, des commandos venus de l'Odéon envisageraient de se procurer des armes et d'attaquer ainsi armés des fonctionnaires de police ; d'après cette rumeur, les victimes éventuelles seraient choisies parmi les policiers regagnant leur domicile à une heure tardive. On aborde ici une peur physique éprouvée par le bras armé de l'Etat58. Qu'en est-il de la peur politique ?

Elle s'exprime peu, on s'en doute : il y a rarement place et lieu pour les acteurs d'avouer leur peur ; ce serait donner du grain à moudre à leurs adversaires. Mais elle se dit à bas bruit. Elle est aussi utilisée comme un instrument politique au service du retour à l'ordre. Les anciens de la Division Leclerc, proches de de Gaulle, brandissent le spectre d'une « situation économique catastrophique sans précédent » comme conséquence directe des événements, et plus encore une autre « menace », celle d’« un colonialisme économique et intellectuel étranger venant à la fois de l'Est et de l'Ouest ». L'antiparastase se faufile entre les lignes59. Le ministre gaulliste Maurice Schumann écrit « en défense de la République » : « On a parlé de grande peur. Oui, tous les démocrates, qu'ils soient chrétiens, libéraux ou socialistes, ont peur d'un régime qui, partout où il s'est imposé, a détruit les libertés syndicales et a créé un syndicat unique »60. Les partisans du régime reconnaissent donc leur peur, mais leur peur du communisme. Cette peur est exprimée pour être partagée. L'Union pour la défense de la République (UDR) appelle à « faire barrage aux communistes fauteurs de misère et de chômage » en lançant un tranchant : « NON au parti de la peur »61. Et l'on sait que l'un des leviers émotionnels privilégiés par de Gaulle dans son discours du 30 mai 1968, destiné à mobiliser la « majorité silencieuse » et à rallier les tenants de l'ordre en vue des élections législatives anticipées, est celui de la peur du « communisme totalitaire ».

C'était attribuer beaucoup aux dirigeants du Parti communiste français (PCF), fort navrés de ce chiffon rouge agité pour les discréditer. Ils cherchent à toute force à rassurer et contrer l'idée que le Parti serait fauteur de désordre. Le PCF et, dans son sillage, la CGT se présentent comme les organisations de la discipline et de la paix. Au nom de la CGT, Georges Séguy déclare le 21 mai : « L'opinion publique, bouleversée par les troubles et la violence, angoissée par l'absence complète d'autorité de l'Etat, a vu en la CGT la grande force tranquille qui est venue rétablir l'ordre au service des travailleurs ». Dans la deuxième semaine de juin, parlant déjà du mouvement au passé et abandonnant peu à peu le mouvement social à la bataille électorale, le Parti communiste confirme cette image : « Grâce au sang-froid, au calme et à la discipline des travailleurs, à l'autorité du PCF et de la CGT, la route a été barrée à une aventure sanglante, à une éventuelle dictature militaire »62. Que la peur dans l'opinion puisse être engendrée par le Parti apparaît à ses dirigeants mais aussi à ses militants comme une véritable calomnie. Lors d'une discussion menée dans une « cellule » du sixième arrondissement de Paris, le 20 juin, ces militants de terrain entendent rassurer : « Non seulement le Parti Communiste Français n'est pour rien dans tout ce désordre, mais encore, par sa fermeté, son calme, sa vigilance, il s'est révélé le vrai rempart contre la guerre civile »63.

Mais au fond, beaucoup savent que les directions du Parti communiste et de la CGT ne souhaitent pas faire peur. On sait d'ailleurs la rancune et l'animosité manifestées entre la direction du Parti communiste et de la CGT d'une part, et des militants et organisations critiques de leur politique de l'autre. Dans cet antagonisme aussi, on retrouve l'usage de la peur. Les responsables du Parti incriminent très tôt un « climat de peur et de confusion entretenu par les groupes gauchistes »64. Ceux-ci sont étiquetés et disqualifiés comme « aventuristes », « troubles », « provocateurs » et « diviseurs ». Le 7 juin, au cœur des graves événements de Flins durant lesquels travailleurs grévistes et étudiants venus les soutenir se battent contre les forces de l'ordre jusqu'à la tragédie, l'union syndicale CGT de la région parisienne stigmatise des « groupes étrangers à la classe ouvrière », agissant « visiblement au service des pires ennemis de la classe ouvrière ». En clair, ce sont des agents provocateurs, peut-être même stipendiés par le pouvoir, payés pour semer la peur.

Cette façon de dénigrer et de se dissocier avec véhémence des individus et groupes jugés extrémistes et dangereux pour la tactique politique du Parti suscite en retour leur colère, leur indignation et, au-delà, le sentiment d'une trahison. André Barjonet, qui démissionne à cette occasion de ses responsabilités au sein de la CGT, reprend d'ailleurs à Léon Trotsky le titre de Révolution trahie65. A Brest, le meeting organisé le 5 juin par la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), les ESU et le Comité de soutien au Mouvement du 22 mars s'intitule quant à lui « Révolution manquée, révolution trahie »66. « Trahis » est enfin le mot qui revient sous la plume de militants proches du situationnisme quelques jours après le drame de Flins : « La grossièreté de ces manœuvres n'a pas échappé aux camarades qui déchiraient leur carte syndicale, se voyaient trahis » ; mais c'est pour ajouter que « les bureaucraties syndicales ont toujours été payées pour transformer la contestation radicale en luttes partielles. Leur survie exige le réformisme ». La rancœur s'exprime sur les lieux mêmes des usines occupées, comme on peut l'entendre à Renault Flins grâce au film réalisé par Jean-Pierre Thorn, Oser lutter oser vaincre. Un gréviste y interpelle un responsable de la CGT après l'intervention des CRS qui met un terme violent à la lutte : « Si vous, la CGT, vous aviez dit : “ tenons-nous tous par la main ”, ben les gars étaient prêts à le faire. Mais vous l'avez pas dit. Vous avez eu peur ». Un autre, lui-même syndiqué, exprime son désarroi en voix off avec toute la détresse liée à la défaite. D'autant que, pendant qu'on l'entend, de gros plans filment en détails le costume et la cravate du permanent syndical, par contraste avec la tenue de l'ouvrier : « On paie nos cotisations pour des clarinettes. On paie nos cotisations pour engraisser des gars qui sont dans les bureaux. On est exploités par les syndicats [ . . . ] J'explose, j'ai mal au cœur, ça me fout en pétard »67.

Mi-juin 1968, au moment où s'enclenche le retour à la normale, où les organisations d'extrême gauche sont dissoutes et les manifestations interdites, où les grèves et occupations qui subsistent sont plus sévèrement réprimées encore et où les stratégies des acteurs partisans se réorganisent autour des élections législatives anticipées, l'hypothèse d'une résorption du possible prend corps et, avec elle, de nouveaux affects, comme l'attestent les écœurements, les déceptions, les procès pour trahison qu'enregistrent les citations précédentes. Et ce quand bien même les groupes d'extrême gauche travaillent à soutenir les affects séditieux, en proclamant que « ce n'est qu'un début » et qu'on doit « continuer le combat ». Semblables exhortations peinent à entretenir le protagonisme démultiplié des semaines précédentes : ses conditions de félicité, inséparables des propriétés de la situation critique elle-même, tout particulièrement de l'ouverture du possible et du pensable comme du sentiment de pouvoir peser sur le cours des choses, s'évanouissent. A la joie du possible succède la tristesse du normal—de la normalisation.

Alors commence une autre histoire : l'histoire de ce que le retour à l'ordre fait aux émotions et aux sensibilités de celles et ceux qui ont entrevu une autre société ; l'histoire, aussi, de ce que les protagonistes font par la suite de cette vie soudainement, brièvement mais puissamment placée sous le signe de l'intensité et du devenir. De ce point de vue, l'événement cristallise des styles émotionnels qui ne se résorbent pas complètement avec son reflux. Son énergie propulsive, sa mise en mouvement, la colère politique qui l'accompagne également, alimentent l'activité intense des groupes d'extrême gauche dans la première moitié des années 1970 et se diffractent en de nouvelles causes et de nouvelles radicalités, féministes, écologiques, antinucléaires, antimilitaristes. L’« extraordinaire expérience que sont la découverte et la conquête de l'autodétermination » individuelle et collective, composante centrale du protagonisme, loin de disparaître dès l'été 1968, se prolonge et se diffracte de multiples façons : dans la résistance à l'aliénation de l'ordre usinier qui caractérise l'insubordination ouvrière des années 1970 ; dans l'occupation et l'autogestion d'usines—de l'usine horlogère Lip de Besançon par exemple ; dans le féminisme théorique et pratique ; dans l'émancipation sexuelle ; dans les luttes des personnes homosexuelles pour la reconnaissance ; dans les expérimentations pédagogiques centrées sur l'autonomie de l'enfant ; dans les explorations contre-culturelles en marge de la culture dominante réputée seule légitime ; dans la réinvention de la vie collective par les expériences communautaires ; dans la quête d'une vie plus authentique arrachée à la société de consommation—le « retour à la terre »68. Innombrables sont les effets sociaux et les « incidences biographiques » de « Mai »69. Leur variété comme leur durée sont le signe de la puissance affectante de l'événement, l'indice qu'au-delà de visions alternatives du monde c'est un nouveau sens de soi—un soi inséparablement individuel et collectif—qu'il imprime dans les vies et dans les corps. Mais à mesure que la société démontre sa « radicale impuissance à opérer une reconversion subjective au niveau collectif, telle que l'exigeait 68 », ainsi que son incapacité à « former des agencements collectifs correspondant à la nouvelle subjectivité », se creuse une tension entre la joie du possible et la tristesse de son effacement70. Le deuil de l'événement est une histoire longue qui connaît son premier épisode à la fin du mois de juin 1968 mais qui se joue surtout bien plus tard, lorsqu'il devient difficile et coûteux pour beaucoup de ne pas céder, dans des proportions variables selon les cas, au retour des attachements à la vie normale qu'une société adverse impose. L'histoire du deuil du possible aurait, elle aussi, à être écrite sous l'angle des émotions.

Conclusion

Se donner pour objet l'expérience sensible du politique en conjoncture critique permet de réaliser plusieurs opérations nécessaires concernant à la fois la compréhension de mai–juin 68 et les façons d'analyser le rapport entre émotions et mobilisations. En mettant l'accent sur les émotions associées au protagonisme mais aussi à l'antagonisme, l'étude déconstruit l'image bon enfant et dépolitisée que l'interprétation culturelle des événements a longtemps véhiculée. Elle met au contraire l'accent sur la signification politique d'affects telle la joie qui, loin de résulter (seulement) de la suspension de la vie ordinaire, traduit l'effet beaucoup plus puissant que produisent l'ouverture du possible collectif, le droit de dire son mot, la capacité d'agir sur les événements et de changer la société. De la même manière que l'égalité n'était pas seulement, pour les protagonistes ordinaires de la Révolution française, un concept abstrait comme l'histoire des idées l'a retenu, mais d'abord une expérience pratique et un affect quotidien, de même l'autodétermination et l'émancipation ne sont-elles pas seulement, en 1968, affaire d'idéologies révolutionnaires, mais aussi—et peut-être surtout, s'agissant des protagonistes anonymes sans passé militant—d'utopies concrètes vécues et expérimentées hic et nunc. Semblablement, repérer les registres émotionnels d'énonciation et de construction de l'antagonisme, c'est redonner toute sa place à la conflictualité des événements, mais en l'ancrant dans les sensibilités et pas seulement dans les idées et les idéologies, et en désignant la part qu'y prennent les profanes et pas seulement les activistes. C'est aussi montrer que les affects ne font pas qu'exprimer des vécus « intérieurs » mais construisent directement, aux côtés d'autres facteurs bien sûr, les rapports de force et de sens qui tissent la situation critique : ils sont à double face, à la fois expression et action. Les émotions apparaissent ainsi comme des forces sociales qui produisent des clivages, des solidarités, des groupes et des significations.

Cette appréhension en quelque sorte horizontale et par le bas de la place des affects en conjoncture de crise diffère de la manière dont les émotions ont été analysées par la sociologie de l'action collective. Si ces vingt dernières années celle-ci a entrepris de les prendre en compte, notamment pour restituer la créativité des activités militantes, elle demeure, dans nombre de travaux, prisonnière d'une approche instrumentale, utilitariste et stratégiste71. Les émotions y sont régulièrement saisies comme des outils maniés, produits, coordonnés par des organisations et des collectifs militants dans le cadre de dispositifs de sensibilisation afin de gagner un public à la cause et de rallier des soutiens. Par rapport à cette approche, l'apport de cet objet singulier que sont les conjonctures critiques tient au fait qu'elles invitent à partir non pas seulement des dispositifs de sensibilisation, c'est-à-dire de l'offre d'émotions mobilisatrices, mais aussi et peut-être d'abord du « public » lui-même : celui-ci déborde en effet d'emblée les cadres organisationnels de l'action et s'avère être un protagoniste bien plus qu'une simple audience72. Une situation de prise de parole comme mai–juin 68 invite à partir de ce nombre, de ces anonymes, de ces profanes qui pèsent sur la dynamique de crise et sur la désectorisation de la confrontation.

On ne saurait pour autant verser dans un spontanéisme émotionnel de mauvais aloi. L'évaporation (relative) des contraintes organisationnelles en pareilles situations critiques ne signifie pas disparition de toute structure pesant sur la production comme sur la verbalisation des affects séditieux. Mais c'est d'abord aux « logiques de situation » qui tissent les intrigues de la crise et en forment la « grammaire » qu'il faut rapporter les manifestations affectives du protagonisme et de l'antagonisme73. On a voulu le suggérer dans cet article en restituant tant que possible les conditions d'énonciation et surtout les temporalités dans lesquelles ces dernières s'inscrivent, c'est-à-dire les moments, seuils, bifurcations, accélérations, reflux de la dynamique critique. Les affects apparaissent ici, on l'espère, non seulement comme des soubassements qui attendaient l'événement pour s'exprimer, revêtir un sens politique et déterminer un agir, mais aussi comme des produits émergents de la situation elle-même. Il en ressort un programme : saisir la façon dont les affects travaillent l'événement et la façon dont l'événement travaille les affects. Autre écueil que toute analyse des émotions manifestées et manifestantes doit éviter : la réification et l'homogénéisation. En radiographiant une gamme variée et conflictuelle d'affects, l'analyse a cherché à montrer que, si des styles émotionnels dominent en 1968, il s'en faut de beaucoup qu'on puisse les élever, comme certains ont voulu le faire après coup, à l'abstraction d'un « esprit de Mai », d'un Zeitgeist : il y a quantité de manières de vivre les événements, et les affects demeurent marqués au sceau de la contingence, de la réversibilité et de la pluralité.

Les émotions évoquées l'ont été à travers l'énonciation qui en est faite par les acteurs. Il ne peut en être autrement puisque l'émotion s'éprouve dans le corps mais se dit dans le langage. Cette séparation ontologique ne doit pas faire peur et conduire à penser qu'on ne peut rien dire des émotions en sciences sociales. Si elle oblige à ne pas prétendre sonder les cœurs et les reins, au moins s'approche-t-on plus de la réalité des affects quand on s'en remet à ce qu'en disent sur le vif les principaux intéressés que lorsqu'on la présume à partir de témoignages extérieurs ou rétrospectifs, d'inférences incontrôlées, de données statistiques, de dispositifs et de cadres institués74. Resterait l'observation directe (comment, dans la situation, les protagonistes s'empourprent, se mettent en colère, se prennent dans les bras, s'effondrent, etc.), mais, outre qu'elle est impossible concernant un événement du passé, elle pose d'autres questions et l'on n'est jamais certain, ni dans les situations critiques ni dans les interactions ordinaires d'ailleurs, de bien interpréter une manifestation corporelle, encore moins de mettre le bon mot sur ce qui paraît ressenti. En tout état de cause, la prudence analytique ne vaut pas démission. Bien sûr, le mieux serait de connaître les carrières morales et les trajectoires biographiques des individus, tant « les réactions affectives des individus ne peuvent être dissociées de leur histoire sociale antérieure, de l'apprentissage des conduites ayant cours au sein de leur famille et des milieux successifs qu'ils ont fréquentés »75. Or, de ce point de vue, s'il existe bien des cas que l'on peut reconstituer parce que les sources le permettent, il faut reconnaître que la situation spécifique de mai–juin 68 rend l'investigation difficile : la prolifération de la parole anonyme a produit une masse inédite d'énoncés, consignés dans les archives, mais ce sont des énoncés souvent sans auteurs indentifiables, sinon des auteurs collectifs. C'est qu'il en allait ainsi durant les événements : à la différence de la Révolution française étudiée par Burstin, le protagonisme ne se revendiquait pas publiquement sur un mode individuel, il ne pouvait être capitalisé sur un compte personnel (sinon peut-être dans les espaces d'interconnaissance). S'il abondait un compte, c'était le compte partagé des égaux s'emparant collectivement et anonymement du destin commun.

Remerciements

Les auteurs remercient chaleureusement Judith Coffin, Donald Reid et Daniel Sherman pour leur lecture attentive et leurs conseils fructueux, ainsi que les participantes et participants au colloque « May ’68 : New Approaches, New Perspectives » (University of North Carolina at Chapel Hill and Duke University, 10–11 février 2017) qui leur a beaucoup apporté.

Notes

1. Bourdieu, Interventions, 62.

2. Il n'est pas possible, dans cet article, d'entrer dans la subtilité des distinctions sémantiques entre « émotion », « affect », « passion », « sentiment », etc., qui font d'ailleurs l'objet de définitions évolutives et instables. Pour une clarification en sociologie de l'action collective, voir Sommier, « Les états affectifs ou la dimension affectuelle des mouvements sociaux ».

3. Marcus, Sentimental Citizen, 20 ; Boquet et Nagy, « Une histoire des émotions incarnées », 7 ; Boquet et Nagy, « Pour une histoire des émotions », 31.

4. Lordon, Capitalisme, 179–81 ; Lordon, La société des affects, 101.

5. Lahire, Dans les plis singuliers du social ; Lordon, Les affects de la politique, 15, 35, 57, 58 ; Lordon, Capitalisme, 179–81 ; Lordon, La société des affects, 8–9 ; Gobille, « Les idées de mai 68 ».

6. Reddy, « Emotions et histoire contemporaine », 44 ; Citton et Lordon, « Un devenir spinoziste des sciences sociales ? », 32.

7. Burstin, Révolutionnaires, 17, 232, 414, 231, 175, 154–55, 53. Voir aussi Deluermoz et Gobille, « Protagonisme et crises politiques ».

8. Tackett, Coming of the Terror.

9. Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, 289. Sur l'égalité, voir Hunt, Inventing Human Rights.

10. Damamme et al., Mai–juin 68 ; Pudal, « Ordre symbolique et système scolaire » ; Gobille, « La vocation d'hétérodoxie ».

11. Rimé, Le partage social des émotions, 43–44 ; Sommier, « Les états affectifs », 185.

12. Tackett, Becoming a Revolutionary ; Tarragoni, L'énigme révolutionnaire.

13. Citée par Daum, Mai 68 raconté par des anonymes, 38.

14. Rancière, Politique de la littérature, 12. Voir également Rancière, La mésentente.

15. Certeau, La prise de parole, 40, 43, 61.

16. Pudal et Retière, « Les grèves ouvrières de 68 » ; Vigna et Zancarini-Fournel, « Les rencontres improbables ».

17. Combes, « “ Ecrivez partout ” ». Sur l'écriture nouvelle, voir Barthes, « L'écriture de l'événement ».

18. Poèmes de la révolution, 65, 41.

19. Zoom, émission du 14 mai 1968, de Jean-Paul Thomas, BNF NUMAV-41563, 18’00.

20. Film de Jean-Pierre Thorn, Oser lutter, oser vaincre, 1969, BNF NUMAV-44737, 5’00 sq.

21. Vigna, L'insubordination ouvrière ; Vigna et Vigreux, Mai–juin 1968, 15.

22. Certeau, La prise de parole, 42.

23. Archives de la BNF, Texte Nanterre, 11 juin 1968, BNF LB61-600 (1202).

24. Archives de la BNF, Travailleurs de Rhône-Poulenc, Vitry, 28 mai 1968, BNF LB61-600 (8660).

25. Muel et Muel-Dreyfus, « Week-ends à Sochaux », 330 ; Canut, « Demain ce fut mai », 20.

26. Archives de la BNF, CFDT Renault Billancourt, « Ce n'est pas terminé », 27 juin 1968, BNF LB61-600 (8139).

27. Honneth, La lutte pour la reconnaissance, 191, 193.

28. Archives de la BDIC, Comité d'action de la rue Raymond-Losserand, « L'action éducative », s.d., BDIC 4 delta 191 Rés.

29. Archives de la BNF, Comité Censier, « Nous sommes en marche », « Publicité », BNF LB61-600 (934) et ibid., « Amnistie des aveugles », BNF LB61-600 (927).

30. Lordon, Capitalisme.

31. Durandeaux, Les journées de mai 68, 13–14, 49.

32. Burstin, Révolutionnaires, 32.

33. Zoom 14 mai, 08’50.

34. Dewerpe, Charonne 8 février 1962.

35. Tract, Strasbourg, « Appel à la population ! », 11 mai 1968, BDIC F delta 1061(9)-I.

36. Communiqué UNEF, UGE, SNESup, CGT, CFDT, FEN, 12 mai 1968, BNF LB61-600 (6018).

37. Alain Alcouffe, Président de l'AGET, « Le gouvernement a lâché ses chiens », BNF LB61-600 (9196).

38. Archives départementales du Puy-de-Dôme, Assemblée générale des étudiants en lettres de Clermont-Ferrand, Tract, 14 mai 1968, 175J125 ; Archives départementales du Calvados, Tract Cheminots retraités CGT, 18 mai 1968, 1996JP11/243 ; Archives départementales des Vosges, Groupement de gendarmerie d'Epinal, Message, 28 mai 1968, 1998W158* ; Le commissaire de police principal commandant le 7e groupe de Compagnies au Directeur de la Police municipale, 15 mai 1968, APP F/B29*.

39. Coordination des comités d'action, Assemblée générale, 19 mai 1968, BNF LB61-600 (4765).

40. Thorn, Oser lutter oser vaincre, 43’00.

41. Archives nationales, Journal mural, Atelier populaire ex-Ecole des Beaux-Arts, 17 juin 1968, AN 78AJ37/1.

42. « Ce sont les “ autres ” qui haïssent, figures diverses du barbare endogène ou exogène » (Brossat, « Haines et cris », 67).

43. Section Sciences Etudiants socialistes unifiés, « Etudiants », 3 mai 1968, BNF LB61-600 (3767).

44. Archives de la préfecture de police de Paris, « Vomir la pègre », s.d., APP FB50.

45. Comité d'action étudiants-écrivains, « Nous sommes la pègre », Le monde, 28 mai 1968.

46. Archives départementales de Seine-Maritime, SDRG Rouen, Message téléphoné à la direction parisienne, 31 mai 1968, 3766W166.

47. Poème distribué à la halle aux Vins après le 30 mai 1968, BNF LB61-600 (2130).

48. Lycée Rodin, Mouvement révolutionnaire, s.d. [juin 1968], BDIC F delta 861/2/1.

49. Comité de défense de la République du dix-huitième arrondissement, « Cohn-Bendit », BDIC F delta 62 Rés.

50. Archives de la préfecture de police de Paris, Préfecture de police, Commentaires relatifs aux interpellations effectuées au cours de la manifestation de la nuit du 23 au 24 mai, 24 mai 1968, APP F/B10* ; ibid., Commissaire principal B., Police municipale, 23 mai 1968, APP F/B10*.

51. Aron, La révolution introuvable, 13, 14, 26, 27, 35.

52. Kravetz, L'insurrection étudiante, 34.

53. « Les impératifs actuels de l'action révolutionnaire. Les tâches urgentes », Sorbonne, 2 juin 1968, BDIC F delta RES 578/2.

54. Toulouse, Mouvement du 25 avril, « La répression : La réponse à la lutte des étudiants », s.d. [appel à la manifestation du 13 mai], BNF LB61-600 (9173).

55. Sur cette notion, voir Siméant et Traïni, « Pourquoi et comment sensibiliser à la cause ? ».

56. Archives départementales de Loire-Atlantique, AGEN-UNEF, « Il l'avoue ! », s.d. [17 mai 1968 ?], AD Loire-Atlantique 355W216.

57. Archives départementales du Nord, Comité d'action ouvriers étudiants, « Travailleurs étudiants », s.d., AD Nord, J 1582/20.

58. Archives de la préfecture de police de Paris, Le commandant des gardiens de la paix N., au Directeur général de la police municipale, 3 mai 1968, APP FB/2* ; Direction générale de la police municipale, état-major, section des effectifs, télégramme du 8 mai 1968, APP FB/4* ; Syndicat des gradés de la police nationale, à Monsieur Maurice Grimaud, préfet de police, 13 mai 1968, APP FB/29* ; Archives départementales du Nord, SN SP polices urbaines à tous chefs polices urbaines, 21 mai 1968, AD Nord 1008W 17/7 ; Commissaire principal du 31e arrondissement (Rosny-sous-Bois), Compte-rendu du service d'ordre de la nuit du 22 au 23 mai, 23 mai 1968, APP F/B10* ; Préfecture de police, Blanc des RG, 10 juin 1968, APP F/B18* ; Le commissaire principal chargé du 5e arrondissement à Monsieur le contrôleur général chargé du 1er district, Rassemblement organisé place Maubert par des groupes d'extrême gauche, 8 juin 1968.

59. Division Leclerc, « Que nous arrive-t-il ? », s.d. [mai 1968], BDIC F delta 62 Rés.

60. Schumann, « Le péril est toujours là ».

61. UDR, « Voilà ce qu'on vous a caché », s.d. [juillet 1968], BNF LB61-600 (7513).

62. Tract du PCF, « Salariés ! », s.d. [8 juin 1968 ?], BNF LB61-600 (6943).

63. Archives nationales, PCF, Cellule Dr Lacapère, quartier de Fleurus, Paris 6e arrondissement, « Révolution, oui—Violence, non », 20 juin 1968, AN 581AP/196.

64. Archives audiovisuelles de la BNF, PCF, Et maintenant, BNF NUMAV-45929, 4’00 sq.

65. Barjonet, La révolution trahie, 40.

66. Zancarini-Fournel, « L'épicentre », 265–66.

67. Thorn, Oser lutter, 1’25’00 et 11’35.

68. Sur « la découverte et la conquête de l'autodétermination », voir Burstin, Révolutionnaires, 62.

69. Pagis, Un pavé dans leur histoire.

70. Deleuze et Guattari, « Mai 68 n'a pas eu lieu », 216.

71. Goodwin et Jasper, Rethinking Social Movements ; Goodwin, Jasper et Poletta, Passionate Politics ; Jasper, Art of Moral Protest ; Mobilization, « Emotions and Contentious Politics ».

72. Pour une discussion plus large sur les sensibilités et les affects dans les dynamiques de crise, voir le débat entre Haim Burstin, Ivan Ermakoff, William H. Sewell et Timothy Tackett, « Protagonisme et crises politiques », 139–49.

73. Dobry, Sociologie des crises politiques ; « Ce dont sont faites les logiques de situation ».

74. Voir Mariot, « Les formes élémentaires de l'effervescence collective » ; et Mariot, « Qu'est-ce qu'un “ enthousiasme civique ” ».

75. Siméant et Traïni, « Pourquoi et comment sensibiliser à la cause ? », 18.

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